À travers la Fashion Week Kab’Attitude, l’Amicale des Femmes Deïdo (AFED) veut faire du Kaba Ngondo un symbole de fierté pour les femmes camerounaises. Entre préservation du patrimoine Sawa, valorisation des créatrices locales et reconquête de l’estime de soi, le plaidoyer engagé à Douala invite les Camerounaises à assumer pleinement leur identité vestimentaire.
Le Kaba Ngondo n’est pas qu’une robe. Il est une histoire, un héritage et une affirmation de l’identité du peuple Sawa. À Douala, l’Amicale des Femmes Deïdo (AFED) entend lui donner une nouvelle dimension à travers la Fashion Week Kab’Attitude, « Back to Africa », dont la conférence-plaidoyer pour sa labellisation s’est tenue le 8 octobre 2026 au Krystal Palace d’Akwa.
Derrière cette initiative se dessine une ambition qui dépasse la promotion d’un vêtement traditionnel : réconcilier les femmes camerounaises avec leur patrimoine, combattre les préjugés qui dévalorisent les créations africaines et rappeler que l’élégance n’est pas l’apanage des cultures étrangères.
Pour le peuple Sawa, le Kaba Ngondo constitue un marqueur culturel fort. Transmis et réinventé au fil des générations, il témoigne du savoir-faire des couturières, de la créativité féminine et de la capacité d’une communauté à faire d’un vêtement un symbole de dignité et d’appartenance.
Le Kaba Ngondo, la fierté d’un peuple
L’histoire du Kaba Ngondo, telle qu’elle est présentée dans les termes de référence de la conférence, remonte au XIXe siècle, dans le contexte de l’arrivée des missionnaires sur les rives du Wouri. Le vêtement, initialement associé à une injonction de couverture du corps féminin, a progressivement été réapproprié par les femmes Sawa, qui en ont transformé la coupe et l’esthétique.
De cette évolution est née une tenue devenue emblématique de l’identité vestimentaire Sawa, portée notamment lors des grandes manifestations culturelles et des rassemblements traditionnels. Cette trajectoire mérite d’être racontée et transmise. Elle montre comment les femmes d’une communauté ont su imprimer leur créativité à un vêtement, lui donner une nouvelle signification et en faire un signe de reconnaissance collective.
Aujourd’hui, la démarche de l’AFED vise à préserver cet héritage tout en permettant aux stylistes et aux créateurs contemporains de le réinterpréter. L’objectif n’est pas d’enfermer le Kaba Ngondo dans le passé, mais de garantir que son évolution ne se fasse pas au détriment de son identité culturelle. La valorisation du Kaba pose également une question essentielle : comment le peuple Sawa peut-il transmettre cet héritage aux jeunes générations et le faire reconnaître à l’échelle nationale et internationale ?
Aux Camerounaises de dépasser le complexe de l’étranger
Au-delà de la tenue elle-même, le débat engagé à Douala interpelle le rapport des Camerounaises à leur apparence et à leurs références culturelles. Pourquoi certaines créations locales sont-elles parfois considérées comme moins prestigieuses que des vêtements importés ? Pourquoi faudrait-il nécessairement adopter des codes venus d’ailleurs pour se sentir élégante ou moderne ?
Ces interrogations renvoient à un problème de perception qui dépasse la mode. Elles invitent à examiner les mécanismes par lesquels des productions africaines peuvent être dévalorisées, y compris par ceux qui en sont les premiers destinataires.
Lors de la conférence, le professeur Jean Emmanuel Pondi a dénoncé cette tendance à considérer les créations africaines comme intrinsèquement inférieures. « Beaucoup trop d’Africains pensent que, par définition, tout ce qui vient d’Afrique, tout ce qui est inventé par les Africains […] est, par définition, mauvais », a-t-il regretté.
Ce constat donne une portée particulière au plaidoyer pour le Kaba Ngondo. Il ne s’agit pas d’imposer une tenue à toutes les femmes camerounaises, encore moins de leur dicter leur manière de s’habiller. Il s’agit de leur rappeler qu’elles peuvent choisir les créations locales par conviction, par goût et par fierté, sans les considérer comme des options de second rang.
Être moderne ne signifie pas renoncer à ses racines. Porter une tenue occidentale n’est pas en soi un reniement culturel, pas plus que porter un vêtement traditionnel ne constitue un signe de retard. L’essentiel est de pouvoir faire ses choix sans complexe et sans hiérarchie automatique entre les cultures. Le Kaba Ngondo offre ainsi une occasion de repenser l’élégance camerounaise à partir de ses propres références. Une femme peut être contemporaine, ambitieuse et ouverte sur le monde tout en assumant une tenue qui raconte son histoire.
Préserver le patrimoine, soutenir les créatrices locales
La fierté culturelle ne peut toutefois reposer uniquement sur les discours. Elle doit aussi se traduire par des actes : acheter auprès des couturières locales, rémunérer justement leur travail, encourager la formation des jeunes créatrices et offrir aux artisans des débouchés durables.
C’est l’un des enjeux de la labellisation envisagée par l’AFED. La reconnaissance du Kaba Ngondo doit contribuer à identifier ses caractéristiques, à préserver les savoir-faire associés et à mieux protéger les intérêts des communautés qui le transmettent.
La conférence a ainsi placé la question de la protection juridique au cœur des discussions, avec la perspective d’une démarche auprès de l’UNESCO pour le patrimoine culturel immatériel et l’étude de mécanismes de protection auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI).
Ces procédures restent distinctes et nécessitent un travail de documentation, de concertation avec les communautés concernées et de définition des critères d’authenticité. Une labellisation ne sera réellement utile que si elle bénéficie aux artisanes, aux couturières et aux créateurs qui font vivre cette tradition.
La réflexion porte également sur l’avenir du textile camerounais face à la concurrence des vêtements importés, notamment ceux de seconde main. Pour Jean Emmanuel Pondi, la valorisation des créations nationales doit s’accompagner d’une réflexion sur les habitudes de consommation et les moyens de soutenir la production locale.
L’enjeu est donc autant culturel qu’économique : faire en sorte que le patrimoine Sawa soit reconnu, porté et transmis, mais aussi qu’il puisse générer des revenus et des opportunités pour celles et ceux qui le font vivre.
Du peuple Sawa au rayonnement du Cameroun
L’ambition portée par l’AFED ne se limite pas aux frontières du Littoral. Si le Kaba Ngondo plonge ses racines dans la culture Sawa, sa valorisation peut contribuer à enrichir le patrimoine vestimentaire national et à renforcer la visibilité du Cameroun à l’étranger.
La présence de communautés camerounaises sur les cinq continents représente, à cet égard, un relais potentiel pour faire connaître les créations locales. Des expositions, des défilés et des événements culturels organisés par les représentations diplomatiques pourraient permettre au Kaba Ngondo de rencontrer de nouveaux publics et d’ouvrir des perspectives aux créateurs.
Mais cette ambition exige une identité clairement assumée. Le Cameroun ne peut valoriser durablement ses créations s’il ne documente pas leur histoire, ne protège pas les savoir-faire qui les distinguent et ne donne pas à ses artisans les moyens de répondre aux exigences du marché.
La suite de la Fashion Week Kab’Attitude, annoncée du 27 au 30 octobre 2026 au Krystal Palace d’Akwa, doit prolonger cette mise en lumière. La rédaction annoncée de « l’Appel des femmes Sawa » constitue également une étape du plaidoyer en faveur de la sauvegarde et de la reconnaissance du Kaba Ngondo.
Pour les femmes Sawa, l’enjeu est de préserver un héritage qui raconte leur histoire. Pour les Camerounaises, il est de retrouver la liberté d’assumer leurs références culturelles sans se sentir obligées de rechercher ailleurs la validation de leur élégance. Et pour le Cameroun, il s’agit de faire de ses traditions une richesse vivante, capable de nourrir la création, l’économie et le rayonnement culturel.
Le Kaba Ngondo rappelle finalement une évidence : une femme camerounaise n’a pas besoin de renoncer à son identité pour être élégante, et un peuple n’a pas à dévaloriser son patrimoine pour entrer dans la modernité.































