Le cinéma ivoirien s’aventure rarement dans ses propres coulisses pour en faire le cœur d’une intrigue policière. Avec « Pile ou Face », Evodie Yedidia Adadoh et Boris Gobou prennent pourtant le monde du spectacle comme point de départ d’un thriller où le tournage d’un film devient le théâtre d’un crime.
Présenté en avant-première le 24 septembre 2026 au Pathé d’Abidjan, devant un public massif, le long métrage mêle enquête, secrets, rivalités et rapports de pouvoir, tout en posant un regard sur les comportements qui peuvent basculer de la banalité à la violence.
Un crime derrière les projecteurs
Le récit s’ouvre sur un plateau de tournage. Alors que l’équipe achève la production d’un film, une actrice emblématique s’effondre après avoir été empoisonnée. L’affaire conduit l’inspectrice Kassandra et son partenaire Marc Assane au cœur d’un environnement où chacun semble avoir quelque chose à cacher. Les investigations font remonter des rivalités, des blessures anciennes, des ambitions et des secrets qui brouillent progressivement les pistes.
Le choix du décor donne au film une dimension particulière. Ici, le cinéma n’est pas seulement un arrière-plan. Il devient un espace traversé par la compétition, la quête de reconnaissance et les rapports de force. Le spectateur découvre ainsi l’envers d’un milieu construit autour de l’image, où les apparences peuvent parfois masquer des tensions beaucoup plus profondes. Cette construction place « Pile ou Face » à la croisée de plusieurs registres : le thriller policier, le suspense psychologique et le film de société.

Le suspense pour révéler les zones d’ombre
C’est précisément dans cette combinaison que réside l’une des particularités du long métrage. Le film utilise les mécanismes classiques de l’enquête — un crime, des suspects, des secrets et des indices — pour aborder des questions qui dépassent la seule résolution de l’affaire. Le harcèlement, les comportements abusifs et leurs conséquences s’inscrivent dans cette lecture plus large des relations humaines.
Le propos ne se limite donc pas à désigner un coupable. Il s’intéresse aussi à ce qui précède la chute : les gestes que l’on banalise, les rapports de domination que l’on laisse s’installer et les conséquences que peuvent produire certains comportements. Cette approche est d’autant plus singulière que le film place ces problématiques au centre d’une fiction construite comme une enquête.
Plutôt que de livrer un récit frontal, « Pile ou Face » choisit le détour du suspense pour amener progressivement le spectateur vers ces questions. Le résultat est un film qui cherche à maintenir l’énigme tout en faisant du comportement des personnages un autre terrain d’investigation.
Yedidia Adadoh change de côté de la caméra
À 28 ans, Evodie Yedidia Adadoh porte elle-même plusieurs casquettes sur ce projet. Actrice, scénariste et productrice exécutive à travers Eya Studio, elle partage la réalisation avec Boris Gobou et interprète également l’inspectrice Kassandra. Ce passage derrière la caméra prolonge un parcours commencé devant l’objectif.
Après une expérience de plusieurs années dans le costume, Yedidia s’est fait connaître comme actrice, notamment dans « Charles Ornel » et « Castes ». Son évolution l’amène désormais à prendre en charge une œuvre dans ses différentes dimensions, de l’écriture à la production puis à la réalisation.
Avec « Pile ou Face », cette trajectoire prend une nouvelle forme : celle d’une artiste qui ne se contente plus d’interpréter les histoires des autres, mais construit elle-même l’univers dans lequel elles prennent vie. Le choix de co-réaliser avec Boris Gobou inscrit également le film dans une démarche collective, avec une équipe composée de jeunes talents et de comédiens plus expérimentés.
Un cinéma qui se regarde lui-même
Au-delà de son intrigue, « Pile ou Face » pose une question intéressante sur la manière dont le cinéma ivoirien peut regarder son propre environnement.
Le film raconte une histoire de cinéma à l’intérieur même du cinéma. Les personnages évoluent sur un plateau, devant et derrière les caméras, dans un monde où l’image occupe une place centrale.
Mais cette image finit par se fissurer lorsque le crime vient révéler les tensions cachées. C’est ce jeu entre ce qui est montré et ce qui est dissimulé qui donne au film sa cohérence : les faux-semblants de l’enquête répondent aux faux-semblants du milieu dans lequel elle se déroule.
Présenté au public abidjanais le 24 septembre, puis lancé dans les salles, « Pile ou Face » s’inscrit ainsi dans une nouvelle génération de productions ivoiriennes qui cherchent à investir des genres populaires tout en y injectant des problématiques de société.
Avec ce premier long métrage, Yedidia Adadoh ne choisit donc pas seulement de passer derrière la caméra. Elle place le cinéma lui-même au centre du regard, entre enquête, apparences et zones d’ombre.






























